samedi 9 octobre 2010

COMPRENDRE ET REDUIRE L'ABSENTEISME

Les témoignages de tout à chacun laissent souvent à penser que l’absentéisme professionnel résulte d’habitudes et d’initiatives personnelles injustifiées prises par des salariés dépourvus de conscience professionnelle. Si cette forme d’absentéisme est bien une réalité, cette dernière est généralement surévaluée (en moyenne les absences injustifiées ne représentent pas plus de 10% du volume total des absences). Quelles sont alors les causes de l’absentéisme ? Des travaux de recherche mettent en évidence sept variables : le processus administratif de production de données sur l’absentéisme, le contexte réglementaire et économique, la structure démographique de l’entreprise, les normes sociales et d’équipe, les conditions sanitaires de la population et les conditions et les relations de travail. Ces différentes variables expliquent pourquoi la réalité de chaque entreprise est différente au regard de l’absentéisme. Telle entreprise sera confrontée à une population vieillissante et pouvant être caractérisée par des arrêts longue durée. Telle autre entreprise est au contraire caractérisée par de nombreux jeunes qui s’impatientent devant la lenteur de l’ascenseur social et qui portent un absentéisme de protestation souvent caractérisé par une forte fréquence et une courte durée. Chaque cas est donc différent et il faut se garder de comparer l’absentéisme d’une entreprise à l’autre, ce qui est dépourvu de sens lorsque les contextes sont différents. La prévention de l’absentéisme débute donc par un recueil et une analyse de ces variables explicatives de l’absence dans le contexte de l’entreprise, sachant que plusieurs de ces variables peuvent très bien se croiser au sein de la même entité (par exemple une population combinant une problématique d’usure professionnelle chez certains et d’avancement de carrière chez d’autres). Et si un absentéisme croissant est généralement le marqueur de dysfonctionnements divers affectant la vie de l’entreprise, la santé des salariés et la relation du salarié à son travail, c’est donc l’observation combinée des ces variables explicatives et des indicateurs de l’absentéisme (les principaux sont durée et fréquence des absences ainsi que âge, ancienneté, genre des absents) qui permettent d’y voir plus clair.
Malheureusement, en plus d’être une problématique relativement complexe, l’absentéisme est souvent considéré comme un problème secondaire au regard de la stratégie de l’entreprise. Cette combinaison explique certainement pourquoi les outils de gestion de l’absentéisme brillent si souvent par leur absence ! Il existe pourtant des raisons objectives de traiter ce problème sérieusement.
En premier lieu l’absentéisme désorganise les services, dégrade l’ambiance dans l’entreprise et induit souvent des pertes de productivité. Moins connues mais toutes aussi pénalisantes sont les conséquences indirectes de l’absentéisme qui sans action corrective, tend mécaniquement à s’autoalimenter et à s’auto renforcer. Un exemple pour illustration: l’absence de salariés non remplacés entraîne souvent une surcharge de travail pour leurs collègues. Surcharge qui, lorsque les absences sont fréquentes et s’inscrivent sur le long terme, favorise l’épuisement et la frustration qui lorsqu’elles sont combinées mènent quelque fois à  … l’absence. Ainsi, sans régulation, l’absence des uns favorise l’absence des autres. Globalement, la prévention de l’absence est donc un enjeu de performance économique et social pour les entreprises. Il s’agit d’un investissement d’autant plus rentable que certains dispositifs publics permettent d’aider les PME qui désirent investir dans des projets d’amélioration des conditions de travail[1].



[1] Voir par exemple le FACT (http://www.anact.fr/web/services/FACT)

lundi 4 octobre 2010

COMMENT MESURER LE STRESS ?

Dans l'espace politico-médiatique national, le stress au travail s'invite désormais comme un sujet majeur de santé pour les citoyens et de performance pour les entreprises. Petit à petit cette vulgarisation massive concernant le stress détruit les idées reçues à son sujet et se concentre sur les questions opérationnelles. L'une d'entre elles est le sujet de nombreuses interrogations actuelles : comment le mesurer ?
Face à cette question, de nombreux gestionnaires sont pris au dépourvus. Le stress entend-on est bien difficile à mesurer. Les consultants proposent alors des indicateurs, des questionnaires et des études chiffrées de tout type. Si elles ne sont pas inutiles, ces études ont pour principale valeur ajoutée de fournir un éclairage en dernier recours voire à postériori, quand l'incompréhension ne sait expliquer le fait accompli.
A l'opposé des analyses chiffrées il existe une autre solution, bien plus simple et bien moins onéreuse. Il suffirait de lever son regard des tableaux de bord, de le tourner vers les hommes et les femmes qui constituent l'entreprise et de se poser trois questions :
- Est-ce que les salariés viennent au travail ?
- Est-ce que les salariés qui viennent au travail travaillent ?
- Est-ce que les salariés innovent ?
Telle est la proposition. Oublier pour un moment le quantitatif et se recentrer sur le qualitatif. Oublier la mesure et les chiffres et développer l'observation. Observer le travail, observer les conséquences des choix organisationnels, observer des changements chez les collaborateurs. Le meilleur questionnaire de mesure du stress, ce devrait être le RH  ou le responsable d'encadrement local (si tenté qu'il y en ait un / une cf. les organisations déportées) ! La question initiale n'est plus alors comment mesurer le stress mais comment (apprendre à) l'observer. Apprendre surtout à observer les changements chez les salariés (les changements associés au stress s'expriment sur 4 tableaux : la cognition, le comportement, la santé et les émotions). Jean d'habitude plein d'ardeur traîne désormais sa misère. Sylvie la consciencieuse papillonne. Nicolas qui ne manque jamais une occasion de distraire l'équipe pratique depuis peu l'humour noir. Valérie la communicante ne parle plus. Et puis Loic et Pierre ont mal au dos. Devant l'évidence de la plupart des manifestations du stress, cette question de l'observation est bien plus facile à aborder que celle de la mesure.

lundi 27 septembre 2010

CONDUITE DU CHANGEMENT OU CHANGEMENT DE CONDUITE ?

Soudainement le temps s’est accéléré, distordu. Une accélération si rapide et tellement euphorisante qu’elle a séduit jusqu’aux gardiens du sacro saint principe de précaution. Alors qu’il fallait plusieurs mois au début du XXème siècle pour traverser l’océan et négocier un contrat à New York, une demi seconde suffit désormais pour envoyer une proposition commerciale de Paris à Pékin. Les limitations technologiques et les barrières commerciales sont tombées, la liberté est à portée de clavier, l’homme est un génie.

A posteriori, des faits divers choquants et des statistiques récurrentes nous proposent cependant une autre lecture de cette évolution. Suicides sur le lieu du travail, troubles de l’adaptation, épidémie de dépressions et épuisements professionnels se multiplient en France et ailleurs. Avez vous parlé de votre burnout à votre grand mère ?

"Dans un monde globalisé, il faut courir pour survivre."
Joseph Stiglitz (prix Nobel d’économie)

Courir pour survivre, est-ce là notre destin ? Courir dans la réalité du monde du travail, signifie faire plus avec moins, évoluer et s’adapter continuellement au changement. Mais vitesse accrue signifie également vigilance décuplée et prise de risque majorée, demandez aux pilotes.
Ainsi le nouveau crédo du dirigeant et manager est désormais la conduite du changement. Les collaborateurs doivent s’adapter (vitesse, précision et enthousiasme exigés s’il vous plait) aux changements de stratégie des concurrents, à la volatilité des fournisseurs, aux nouvelles règles réglementaires, aux évolutions technologiques. Mais comment lutter contre la résistance au changement quand cette dernière est causée par notre épuisement ? Comment s’adapter alors que la résistance est chez les êtres humains une réponse naturelle à l’incertitude par ailleurs désormais généralisée? C’est notre être tout entier et ses mécanismes de défense innés qui semblent désormais refuser la course infernale.
Ivres de ce progrès qui flatte nos sens et  satisfait notre désir de possession, nous avons oublié de nous poser une question : pendant combien de temps pouvons-nous encore « courir » ? Plus très longtemps sans doute, puisque l’adaptation au changement a ses limites, celles de notre corps. Non pas que ce dernier ne sache s’adapter, mais l’évolution s’observe à l’échelle de siècles et non à la cadence survoltée de l’internet.
Quelle autre voie alors? La réponse semble simple, si simple. Observons combien cette notion d’adaptation au changement relève de la pure schizophrénie, puisque c’est l’esprit de l’homme qui est à l’origine de ces changements qui sollicitent tant nos capacités d’adaptation. Nous souffrons de ne plus pouvoir nous adapter aux changements que nous avons nous mêmes désirés, imaginés, conçus. 
Au rythme où vont les choses il est plus que probable que la conduite du changement doive avant tout passer par le changement de notre conduite.

vendredi 17 septembre 2010

LE STRESS ET LA MONDIALISATION

Deux ans après la faillite de la banque d'investissement Lehman Brothers, je rencontre de jeunes traders qui me parlent de l'atmosphère qui règne dans les salles de marchés. J'apprends que ce qui les attire avant tout est ... le stress qu'ils y trouvent ! Plus que l'argent, c'est la tension, l'intensité et l'exaltation d'une supposée maîtrise sur la course du monde qui les stimule. Dans les salles de marché, urgence et importance des enjeux se marient dans un bain d'adrénaline et de testostérone favorisant un sentiment de puissance euphorisante.
Tout ceci serait fort convenable s'il s'agissait de billets de Monopoly ou d'initiatives personnelles et indépendantes. Mais cette indépendance est devenue un mythe, puisque la mondialisation a justement pour caractéristique de (tous) nous relier. L'argent qui circule dans une salle de marché est par exemple constitué en partie par les retraites des uns et le résultat du travail des autres.
Ainsi, par une triste ironie, la recherche impulsive du stress chez quelques uns, participe aux conditions favorisant l'apparition du stress chez de nombreux autres.
Le libre échange mondial, qui ouvre des droits nouveaux pour les différents acteurs (le droit d'exprimer librement sa différence, sa créativité et de s'épanouir sur le grand marché), devrait également être encadré par des devoirs. Le premier d'entre eux pourrait-être le devoir d'estimer et d'anticiper les conséquences de ses actes. Comment prétendre agir sur un marché global sans apprendre à penser globalement ?
"Le progrès technique est comme une hache qu’on aurait mis dans les mains d’un psychopathe" - Albert Einstein

jeudi 9 septembre 2010

CHERCHER LA CROISSANCE OU ELLE EST : ICI


Certains magazines titrent régulièrement sur les promesses de croissance économique que seuls de lointains pays semblent désormais pouvoir nous offrir. La croissance lit-on profite à ceux qui investissent dans des vols long courrier et des cours linguistiques aussi intensifs que désespérés pour nous autres gaulois. Soit, il ne fait aucun doute que les puissances dites émergentes offrent des perspectives de développement commercial quasi miraculeuses en comparaison de celles proposées par une consommation intérieure plombée durablement par la crise[1]. Et comme nos voisins, nous aurions tord de nous priver de ces perspectives. Cependant, hypnotisés par ce nouvel eldorado, nous ne devons pas oublier l'essentiel : pour pouvoir vendre, il faut tout d'abord savoir créer (sauf bien sûr à savoir vendre moins cher que les autres, ce qui n'est plus notre cas). Sans prendre le risque de proposer une explication à la mystérieuse alchimie de l’innovation, il est possible de soumettre une idée simpliste pour placer le débat : pour que le fruit mûrisse, il faut une graine de bonne qualité et des conditions environnementales favorables. Où se situe alors le risque de rupture dans ce cercle vertueux de la création de valeur conduisant à la croissance? Sans doute pas dans notre système éducatif qui démontre régulièrement sa capacité à former des ingénieurs de qualité. Reste alors à exprimer et valoriser ce potentiel dans le cadre de l'entreprise. Parce que l’innovation est aussi une affaire de sueur, de persévérance, de confiance, de prise d’initiative, de travail en équipe, de responsabilisation et de méthode.
"Une personne qui n'a jamais commis d'erreurs n'a jamais tenté d’innover." (Albert Einstein).
Lorsque le stress sévit, la prise de risque s’érode mécaniquement et c’est le désengagement des salariés qui prédomine. Globalement l’innovation est donc également une affaire relative aux conditions du travail, à l’organisation du travail et à la formation des personnels d'encadrement dans l’entreprise. Sans minimiser la possibilité de l’idée de génie spontanée, sur le long terme, nous avons besoin de conditions de travail harmonieuses pour exprimer nos capacités d'innovation.
"Le chercheur doit être convaincu que les échecs à court terme ne seront pas punis." (Pierre Azoulay, professeur au MIT Sloan School of Management)[2].
Avant d'être au Brésil, en Russie, en Inde, en Chine ou ailleurs, la croissance se crée donc chez nous. Elle dépend désormais de notre capacité à endiguer l'épidémie menaçante du stress et de notre aptitude à vulgariser les méthodologies préventives qui par ailleurs sont bien documentées.  


[1] La croissance en Chine est par exemple passée de 10,7% en rythme annuel au quatrième trimestre 2009 à 11,9% au premier trimestre 2010, selon l'annonce du Bureau National des statistiques (BNS).
[2] D’après l’étude “Incentives and Creativity: Evidence from the Academic Life Sciences” -http://pazoulay.scripts.mit.edu/docs/hhmi.pdf